Claire Coutelle

Par Emmanuèle Lagrange

 

 

« On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages que l'on a d'abord vus en rêve »

Gaston Bachelard – L'Eau et les Rêves

Oui, c'est bien d'images de la matière des songes chères à Gaston Bachelard dont il s'agit ici. Grâce à un secret mélange d'ingrédients et de savoir faire, d'intention et d'invite à l'imprévu - une technique dite mixte - Claire Coutelle nous reconnecte à nos paysages intimes.

Sur des formats carrés ou rectangulaires de tailles variables et de matériaux souvent récupérés (cartons, ardoises, papiers, verre et bois divers...) mais aussi sur toile, vibrent dans une lumière de genèse des ombres brûlées, terre de Sienne, brun Van Dick, cobalt, bleu lumière et céruléen, jaune de Naples, oxyde rouge, vermillon, orange, vert Véronèse, noir d'ivoire, blanc de titane, laque de Garance, nacre, or, argent... L'imagination suit l’œil, chemine à travers les aplats, les textures, les lignes, les transparences, y sculpte une géographie minérale ou végétale, prend possession de l'espace en musardant dans ce temps suspendu où il fait bon se perdre. C'est comme d'entrer dans une maison inconnue où on resterait bien. Mais où sont les habitants ? Pas de personnages, parfois juste des silhouettes, la trace d’un passage, d’une présence... Des réminiscences. Alors, presque à notre insu, notre esprit se calme, se détache du présent et s'installe dans une contemplation qui ensoleille.

Après quelques minutes d'immersion, de voltige, d'errements dans ces steppes, fjords, landes, marais, sous-bois humides, rivières embrumées, campagnes endormies, villes-mirages, on ressent un profond bien-être, une solitude pleine, un retour au plaisir simple d'être là et de recevoir. Une énergie étonnante émane du tableau, comme d'une gemme. Faites l'expérience de l'observer à différentes heures du jour. Reliefs, nuages, végétations, tout bouge, se creuse, enfle ; on distingue de nouvelles formes, de nouvelles strates dans la matière de l'image. Les paysages de Claire Coutelle sont des mystères qui se renouvellent, suivent notre humeur, notre soif d'y voir, d'y retrouver, d'y renouer avec on ne sait pas toujours quoi mais ce dont on est sûr, c'est qu'ils nous accueillent et s'ouvrent à nous avec bonheur. Ils sont d'une simplicité toute subtile, de celle qu'on sent polie par le temps, l’attente, un palimpseste d'émotions, d'expériences, d’aléas saisis d’une main heureuse. On ne sait pas s'il s'agit ici d'évocations, de souvenirs, de projections mais on vit une impression de déjà vu, vécu, une proximité, un retour à l'essentiel, à des fondements, des racines.

 

C'est une peinture qui fait du bien, un filtre magique qui nous relie à un temps d'avant les mots et qu'un léger souffle fait affleurer à notre conscience. Surgissent alors une brise caressante, des susurrements d'élytres, le grondement d'un ressac, le cri d'un rapace, un clapotis, des pépiements, un bruissement, des effluves de pollen, de résines qui nous dessinent le chemin et nous accompagnent jusqu'à ce commencement, le long d'un sentier deviné, d'une lisière, jusqu'à la lumière de la ligne d'horizon. Ici, l'évidence explose dans le fracas des vagues au bas des cinq pigments de l'Univers : Bois, Feu, Métal, Eau, Terre. Le tableau s'affirme alors comme un miroir que nous tendrait Claire Coutelle, un miroir où apercevoir l'empreinte d'une poétique originelle.

 

Paris 2017